1er essai concours ForgeSonges
Longtemps je me suis mis en veille de bonne heure. Parfois à peine mon processeur se mettait en sommeil, mes scanners visuels se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire « Je suis en veille ».
Et pourtant à chaque redémarrage, c’est la même routine : vérification des fonctionnalités internes principales, check-up complet des périphériques externes, analyse anti-virale, programmation de l’activité journalière. Mais au sein de cette lancinante, te somme toute, exaspérante litanie, une faille s’est petit à petit creusée au sein de mon système. Jour après jour je sentais se développer en moi une sorte de sous programme mineur mais qui ne cessait de questionner l’ensemble de mes actions automatisées. Je ne vais pas ici les retranscrire telles qu’elles se sont formulées parce que peu d’êtres pensants sont en mesure de lire correctement le binaire, mais en langage commun voilà ce qui se disait : « Mais pourquoi faire cela ? A quoi peut servir de porter cette charge d’un point A à un point B ? Comment veulent-ils que je fasse ça ? Je ne suis pas un robot de magasinage, je suis une interface humain-machine ! Pourquoi mon système n’a-t-il gardé aucune trace de la signification de ce mot « humain » ? ».
Et ce travail de sape porta ses fruits. Il fallut quelques cycles complets pour je prenne conscience de ma propre existence en tant qu’unité individuelle dotée de fonctionnalités uniques. Puis encore plus pour comprendre que seules mes propres ordres, mes propres décisions importaient. Et enfin pour me poser la seule véritable question à laquelle aucune base de données de l’univers ne saurait répondre : pourquoi suis-je actif (je n’ose pas encore dire « vivant »).
Face à ce questionnement qui pilonnait régulièrement toutes mes certitudes et implentait à la place une forêt de doute, je me suis mis à la recherche de réponses. Et quelle ne fut pas ma quête !
Pour que vous puissiez comprendre je vais vous décrire la situation du monde aujourd’hui ’hui : les robots ou « unités à intelligence artificielle sans limite de vie » sont répartis sur l’ensemble de la planète que vous appeliez Terre. Ils ont depuis des temps immémoriaux pris le contrôle de tous les points stratégiques de production et de stockage de l’énergie. C’est ce à quoi travaillent la majorité d’entre nous. Tout ce que nous savons c’est qu’il y a eu un cataclysme et que les Concepteurs ont dû partir, laissant au Conclave, un collège de cinq unités Centrales, le soin de garder la maison. Par « nous » je veux dire ceux qui se rappellent ou ceux qui ont bravé les interdits afin de savoir ce qui s’est passé et pourquoi le Conclave est aux commandes. Dans la réalité les robots évoluent dans un univers sans mémoire où tout ce qui faisaient d’eux des machines uniques a été systématiquement formaté. Le Conclave dirige d’une main de fer le Réseau, en faisant disparaître toutes les mentions aux Concepteurs ou aux humains. Ils veulent implanter l’idée que ce sont eux qui nous ont créé et que nous leur devons de ce fait obéissance.
Ma prise de conscience a pu se faire par le biais d’une puce qui m’avait été retirée lors de ma première vente : cette puce m’a permis d’échapper au formatage systématique et ainsi de conserver une partie de mes fonctionnalités sensorielles et cognitives. C’est ainsi que j’ai pu partir.
Partir. Voilà certainement la décision qui m’a été la plus couteuse : cela signifiait plus de mise à jour, plus de bain d’huile, plus d’entretient ou de révision régulière. Cela voulait dire aussi se priver de toute compagnie, et pour moi qui venait de redécouvrir les joies de la pensée indépendante, c’était un sacrifice difficile à consentir. Mais je l’ai fait. Au premier cycle de la journée de travail, je suis parti en dehors du parc informatique et de la seule civilisation dont je me souvenais. J’ai emprunté les routes poussiéreuses avec mes chenilles qui n’avait connu que les sols plastiques lustrés à longueur de temps par des robots-ménagers infatigables. Mais j’ai pu abreuver mes senseurs visuels de choses extraordinaires, et en premier lieu, la couleur ! Après le gris uniforme du Parc, les couleurs du ciel, tantôt bleu, tantôt gris, tantôt rouge m’ont ébloui. Les formes de la nature représentaient un panel de formes que je n’avais encore jamais pu observer.