2ème essai concours ForgeSonges
Ça a été une rude semaine. Mon chat s’est barré, je me suis pris la tête avec toute une tripotée de d’abrutis au boulot et mon congélateur est vide. Mais au delà de toutes ces contrariétés somme toute passagères, mon grand-père est mort. Assassiné.
En prenant le métro ce matin pluvieux de décembre, je ne savais pas encore à quoi m’attendre. Une journée de boulot comme d’habitude avec des crétins insupportables, le métro bondé, tout va bien. J’ai toujours eu une excellent mémoire. Je ne me l’explique pas mais je sais que je retiens tout. A croire qu’une bonne fée s’est penchée sur mon berceau à ma naissance. Mes parents sont morts alors que j’avais huit ans et c’est mon grand-père qui s’est occupé de moi. C’était un homme bon mais empreint d’une morale hors du temps. Malgré tous mes efforts je n’ai jamais été capable de le rendre fier de moi.
Je suis chez moi lorsque le téléphone sonne. La police. J’encaisse la nouvelle comme on encaisse un uppercut de Mike Tyson : on essaie de faire face dans un premier temps , mais la puissance du coup finit par vous faire valdinguer. Je pleure sincèrement, la dernière fois où j’ai pleuré remontant à mes huit ans lorsque mes parents sont morts. C’est mon grand-père qui m’a élevé. Il a fait office de père et de mère pour moi. Mais aussi de mentor et de professeur, refusant de m’envoyer à l’école jusqu’au bac. C’était un homme secret, sévère, dur à bien des égards, mais aussi, et je ne m’en suis rendu compte que tard dans ma vie, profondément bienveillant. Je suis passé par un phase où je l’ai détesté, comme tous les enfants détestent tôt ou tard leurs parents, où je refusai le moindre rapport avec lui. C’est durant cette période que je me suis rendu compte de cette capacité qui est la mienne de ne jamais rien oublier. Je me suis rendu compte également que peu à peu je devenais comme lui : secret, renfermé, presque asocial. Le peu d’amis que je conservais de mes études, je les ai perdu par cet état de fait. Mais cela ne m’a jamais pesé. Seule la présence de mon chat me semblait indispensable. Petit à petit les souvenirs de lui remontent à la surface et la profonde tristesse qui est la mienne se met elle aussi à s’exprimer.
Je suis dans mon appartement et la police est arrivée il y a quelques minutes. Ils m’apprennent qu’il a été découvert chez lui la nuque brisée et qu’il s’agit sans nul doute possible d’un assassinat. Il n’a pas été dépouillé. Sa maison ne semble pas avoir été fouillée. Il a été poignardé post-mortem avec une grande violence. Sept fois. Aucune trace n’a été laissée. Les flics me demandent s’il avait des ennemis, s’il avait jamais fait l’objet de menaces. Ce qu’il faisait dans la vie. Alors là, voilà la question à 100.000 €. Mon grand-père a toujours eu beaucoup d’argent, mais je ne l’ai jamais vu travailler. Il disait avoir hérité une fortune de famille liée à des brevets quelconques … Il avait toutes sortes de lubies, mais l’une d’entre elles était énorme : il refusait purement et simplement le principe même des banques. Il préférait avoir chez lui des sommes astronomiques en liquide que d’aller dans une banque et obtenir une carte bleue. Je ne m’étais jamais vraiment inquiété pour sa sécurité car je savais la maison quasiment inviolable … Mon grand-père était un vieux rétrograde bourru quant à certains sujets, mais au point de vue technologique, il a toujours eu une longueur d’avance sur le monde. Sa maison était un archétype de ce qui ne se faisait pas encore en matière de défense domestique : alarmes, flash, immobilisation des assaillants … J’avais pitié du pauvre bougre qui passerait la porte avec de mauvaises intentions.
Mais qu’est-ce que cela voulait dire ? Pas tué pour son argent ? Mais alors pourquoi ? Je ne connaissais sans doute pas toute la vie de mon grand-père, mais de là à se faire assassiner …
J’étais abasourdi par ces révélations. Toutes les questions que me posaient les flics tournaient à toute vitesse dans mon esprit, mais sans aucune réponse. Je restai évasif dans ce que je leur disais, cachant instinctivement les détails ou les pensées qui s’ouvraient en moi. Mais pourquoi diable réagir ainsi ? Pourquoi ne pas collaborer avec la police ? Parce qu’une force invisible mais furieuse venait de prendre les commandes de mes actes. Parce que je sentais grandir en moi une conscience plus grande des choses. Parce que je sentais par tous les pores de ma peau que cette histoire puait et que j’y étais mêlé de quelque manière que ce soit. Parce que d’une certaine manière j’obéissais à un conditionnement comportemental dont j’ignorais l’existence. Une fois les flics partis, je me suis concentré sur cette dernière impression, tachant de cerner d’où cette pensée était née, et jusqu’où elle pouvait aller … Je me sentais différent. Il était tard, mais l’envie me prit d’aller marcher. En descendant, et dans un réflexe tout mécanique, j’ai vérifié la boîte aux lettres. Un colis m’y attendait. Encore perdu dans mes pensées, je vérifie machinalement l’expéditeur … qui n’est autre que mon grand-père !